Lettre ouverte du président du SPEQ, publiée dans Le Devoir de ce mardi 12 mai, à propos de la situation de la francisation au MIFI

Publié le :

dans: ,

La décevante priorité numéro un de Christine Fréchette en faveur de la langue française

La première ministre Christine Fréchette a prononcé le 5 mai dernier un discours d’ouverture qu’elle a voulu nationaliste et fermement engagé en faveur de la protection de la langue française. À preuve, elle a annoncé que sa priorité législative numéro un serait de renouveler dès maintenant la disposition de dérogation qui met la loi 96 à l’abri de toute contestation. « Ce qu’il nous faut, c’est de l’audace, alors soyons audacieux ! » a dit Mme Fréchette.

Sauf que ce n’est pas de l’audace. Au-delà de cette jambette au Parti libéral du Québec, cette prétendue priorité ne change rien aux vrais enjeux de la protection de la langue française. Aux yeux des quelque 800 professeurs spécialisés en francisation membres du Syndicat des professeurs de l’État du Québec, c’est même contraire à l’audace, c’est faire croire aux Québécois qu’un geste fort est posé, alors qu’il n’y a rien dans ce geste qui réponde à la réalité terrain de la francisation.

La réalité terrain, c’est que dans les derniers mois, près d’une centaine de professeurs en francisation ont perdu leur emploi au ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration. Le gouvernement dit que le nombre de nouveaux arrivants diminue, la preuve étant que les listes d’attente baissent. C’est à demi vrai. Les listes d’attente baissent d’abord parce que le gouvernement a éliminé les allocations pour les nouveaux arrivants qui veulent apprendre le français à temps partiel. Les listes d’attente baissent parce que certaines règles sont tellement absurdes qu’elles entraînent l’abandon des élèves. Ainsi, il n’est pas rare que des couples doivent se séparer parce qu’on leur impose des cours de francisation dans deux lieux distincts !

Malgré le dévouement d’un corps professoral œuvrant dans des conditions difficiles, les ressources consacrées à la francisation demeurent insuffisantes, les parcours offerts manquent d’uniformité et les personnes immigrantes se heurtent à de l’attente, à des obstacles administratifs et à une offre de formation qui ne répond pas pleinement à leurs besoins réels d’intégration.

La vérité, c’est qu’on francise de moins en moins, et de moins en moins bien, parce qu’on néglige d’investir dans un programme de francisation solide, complet et véritablement structuré, capable d’assurer une progression réelle et durable. Tant que cette mission ne sera pas soutenue par des moyens adéquats et une vision claire, on continuera de mettre des embûches sur la route de celles et ceux qui souhaitent pourtant apprendre notre langue pour contribuer pleinement à leur société d’accueil.

Si certaines économies résultent effectivement d’une baisse de la clientèle, les sommes devraient être réinvesties dans la réussite de la francisation, dans la réembauche de professeurs qualifiés, dans un rétablissement de l’aide aux élèves et dans un allongement des sessions, qui, actuellement trop courtes, ne nous permettent pas d’aller au fond des programmes, notamment quant à l’apprentissage de l’écrit, cet outil essentiel à la maîtrise d’une langue.

Mais la première ministre Fréchette semble préférer la diversion. D’ailleurs, elle a aussi annoncé dans son discours d’ouverture l’extension prochaine de la loi 101 à la formation aux adultes. Ça va changer quoi, si les nouveaux arrivants ne sont pas francisés d’abord ?

La véritable audace aurait consisté à faire de la politique autrement, à proposer des solutions répondant aux problèmes réels.

Jean Vallières
Président

Source : https://www.ledevoir.com/opinion/idees/979475/decevante-priorite-numero-christine-frechette-faveur-langue-francaise